Chronique d’un engagement très… comment dire… variable
Il est des spectacles dont la conchyliculture a le secret (d’autres n’ont rien à nous envier, mais nous sommes quand même dans le top 3 du ramage). Des spectacles récurrents, presque saisonniers. Comme les marées ou les mortes-eaux, les blooms de phytoplancton… ou le renouvellement des CRC.
À cette période, une activité frénétique semble soudain saisir une partie de la profession, après avoir attendu la bonne parole administrative quelques mois, qui dépassent la douzaine d’huîtres. Bref une activité frénétique, Non pas dans les parcs. Ni dans les cabanes. Mais dans un endroit beaucoup plus fréquenté : la file d’attente pour critiquer.
On pourrait imaginer, voire dessiner : une longue, très longue file pour critiquer, une autre presque aussi fournie pour expliquer ce qu’il faudrait faire… et, tout au bout, une petite pancarte discrète : “File pour faire”.
Devant laquelle, comme par hasard, il n’y a presque personne.
Il faut dire que faire, c’est compliqué.
Il faut lire des dossiers, participer à des réunions, répondre à des courriers, prendre des coups, arbitrer entre des intérêts contradictoires, défendre la profession face à l’administration, aux ONG, aux élus, aux crises sanitaires, aux arrêtés, aux études, aux rapports et aux commissions, bref travailler.
Bref, faire, c’est ingrat, et très peu reconnu.
Critiquer, en revanche, est une activité à très forte valeur ajoutée.
Elle ne nécessite ni mandat, ni responsabilité, ni même parfois information préalable. Une opinion suffit, (et une girouette pour indiquer suivant le vent où on va tomber comme une figue molle). Deux si l’on veut être vraiment convaincant.
Et c’est là qu’un second dessin pourrait apporter une précision philosophique essentielle. Un personnage (un pingouin ou un manchot, à ne pas confondre avec un empereur, ou un pape), à moitié immergé dans l’eau, explique avec aplomb :
« Ce n’est pas parce qu’on n’a aucune idée de ce que nous aurions fait
qu’on doit s’empêcher de critiquer ce que vous avez fait. »
Voilà qui résume assez bien certaines prises de position que l’on peut entendre à l’approche des renouvellements.
Car chacun connaît la règle implicite de cette période :
plus on s’est tenu éloigné des responsabilités pendant des années, plus on est certain de ce qu’il aurait fallu faire.
Les élus sortants, eux, ont bien sûr faillis et commis une faute stratégique majeure :
ils ont essayé.
Et essayer expose à deux risques terribles :
- Ne pas réussir du premier coup ;
- Devoir prendre des décisions d’intérêt général dans un monde imparfait.
- Attendre et attendre que les couloirs administratifs se désencombrent
Pendant ce temps, ceux qui sont restés bien à distance bénéficient d’un avantage incomparable :
la perfection rétrospective. La critique et la vengeance personnelle, car mieux attaquer la personne que les idées (à Brassens tu nous manques)
Avec un recul confortable — souvent situé entre la remorque et la machine à café, ou le bol de chia si on est au-dessus du «pécore moyen » — il est toujours possible de démontrer que tout aurait pu être mieux fait. Par quelqu’un d’autre. À un autre moment. Avec d’autres moyens. Et idéalement sans contraintes administratives, juridiques, environnementales, budgétaires ou politiques, BREF en ne respectant pas le droit et les règlements (trop barbant à lire).
Une méthode redoutablement efficace.
Mais le renouvellement des CRC a au moins une vertu :
il rappelle que les institutions professionnelles ne fonctionnent pas uniquement à l’indignation.
Elles fonctionnent grâce à quelques professionnels — souvent trop peu nombreux, on peut le regretter, mais c’est le corolaire de la file critiquer— qui acceptent de quitter, de temps en temps, la file critiquer… pour aller rejoindre la petite file pour faire.
Celle qui demande réflexions, et structuration mentale et non démagogique.
Celle qui est courte.
Celle qui est fatigante.
Mais qui, étrangement, est aussi la seule qui fasse avancer la profession.
Le Goéland déchaîné observera donc avec attention ( et délice) les prochaines semaines.
Et il formule un vœu simple :
que la file pour faire s’allonge un peu.
Même si, soyons lucides, la file pour critiquer restera probablement la plus populaire du port.
Bien goélandement votre
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